Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

           Suite à ma formation, j’ai posé des principes de travail dans le cadre d’une analyse de pratiques. Je présenterai quelques notions théoriques indispensables pour ensuite présenter des points de vigilance quant à la tenue d’une formation ainsi que mes changements de regard portés sur le rôle du formateur.

 

            L’analyse de pratiques a différentes origines. La psychanalyse avec Balint a pour objectif, pour ceux qui y participent, de leur permettre de mieux vivre leur métier. Jacques Lévine a le même but en réfléchissant, avec des pairs, sur ce qui est douloureux dans des situations professionnelles. L’autre origine se trouve dans l’éthnologie où le but est de prendre conscience des savoirs cachés. Dernière origine, le milieu de la formation qui connaît la limite de l’acte formateur. En effet, il ne suffit pas de présenter un modèle à un formant pour ensuite lui demander de l’imiter tout simplement. D’où la volonté de créer une autre approche.

 

            Différents auteurs ont conceptualisé l’analyse de pratiques. Baillauques a travaillé sur les représentations des participants. C’est permettre d’en avoir conscience, c’est-à-dire que les habitudes soient dites pour éventuellement les faire évoluer. Pour Tardif, l’analyse de pratiques permet d’avoir une connaissance de la rationalité des acteurs et de leurs savoirs professionnels. Comme le confirme Perrenoud, les professionnels développent un habitus (une identité professionnelle), et des compétences professionnelles, puis la formation permet de changer ces schémas. Pour Cifali, avec l’approche psychanalytique, l’important est de faire écrire les gens, sous forme de récit. Tochon, autre auteur sur cette question, pense que l’analyse de pratiques permet de passer de l’enseignant novice à l’enseignant expert et de voir comment il s’y prend pour y accéder. Enfin, Schön pense que cette pratique permet d’avoir une attitude de réflexion « méta » ce qui signifie d’être capable de s’observer pendant l’action et après l’action. C’est agir et se regarder agir.

 

            Ainsi, l’analyse de pratiques se nourrit de différents concepts. Ces théories entraînent des points de vigilance extrêmement importants, à avoir en tête et à mettre en pratique lors d’une formation. Je m’aiderai de l’article de Philippe Perrenoud s’intitulant : « L’analyse de pratiques en questions ».

 

            Comme le dit cet auteur, « L’analyse de pratiques à des fin de (trans)formation des personnes est une discipline d’action », « ancrer dans un récit circonstancié d’un moment d’action… ». Dans ce cadre, j’ai pris conscience de garder une bienveillance à l’égard des participants : savoir accueillir le récit de l’autre, sans jugement, sans dire si c’est bien ou mal, mais l’accepter comme un fait. Dans ma pratique de formateur, ma posture sera importante par rapport à cet accueil. Je serai garant de l’intégrité des personnes qui participent à ce travail de formation. Le formateur doit savoir poser le cadre de parole et savoir le tenir. Je devrai être vigilant par rapport à cette parole qui ne doit pas être blessante envers chacun des participants. Ainsi, l’analyse de pratiques professionnelles est une procédure à utiliser avec beaucoup de précaution. Elle met en avant ce qui est difficile dans le métier exercé, ce qui n’est pas bien vécu, ce qui pose problème. Il est primordial de suivre le protocole de parole. Il est important que chacun le connaisse pour rassurer. Ce cadre permet à tous d’avancer sur un terrain connu dans sa forme, libérant ainsi le fond. Pour moi, il en découle de prendre le temps de décrire les différentes phases en rappelant à chaque étape les objectifs.

 

            Il existe aussi un autre point délicat car « l’analyse de pratiques va en général au-delà de l’analyse de gestes professionnelles ». « Elle travaille sur ce qui résiste à la prise de conscience et au changement »(Perrenoud). Des personnes peuvent être amenées à exposer leur vie personnelle. Le formateur doit être attentif pour ne pas rentrer dans l’intimité des gens. Ce n’est pas une psychothérapie, ce qui deviendrait une dérive dangereuse qui ne coïncide pas à l’éthique du formateur. Il est possible de « fixer des frontières contractuelles et éthiques » qui peuvent être posées par les participants ou l’animateur, afin de ne pas faire « courir aux participants de risques  sans commune mesure avec les profits de la formation » (Perrenoud).

 

            La conséquence pour le formateur est d’avoir une attention sur cette parole qui circule, avoir une présence réelle et nécessaire. En animant un GEASE, j’ai senti que je devais être là, à chaque instant. Ici et maintenant. C’est une dépense d’énergie importante ! Et en même temps, le formateur est en retrait. Il doit savoir se taire pour laisser circuler la parole et intervenir à bon escient pour être garant de chacun. Ce qui est surprenant en l’ayant vécu, c’est qu’il est plus fatigant de se taire que de parler !

 

            Si le formateur développe des compétences particulières dans ce type de formation, il me semble que les participants doivent avoir aussi certaines aptitudes. Tout d’abord, prendre la parole devant d’autres n’est pas chose aisée, surtout avec les enjeux que j’ai déjà exposés. De plus, savoir raconter « la suite d’opérations effectivement menées » (Vermersch, 1994) n’est pas non plus chose évidente. Une autre compétence est de savoir poser des questions sur des faits, des émotions, sans jugement, sans analyse. J’ai pu me rendre compte, en le vivant que ce n’est pas naturel car le groupe cherchait déjà à analyser et à trouver des solutions. Ensuite, émettre des hypothèses en son propre nom n’est pas spontané. Il est difficile de dire « je » parfois, de s’impliquer personnellement. Et encore une fois sans jugement sur l’autre ou « donneur de leçons ». Il faudrait presque une formation aux participants pour collaborer à une analyse de pratiques.

 

            En conséquence, une certaine attitude des participants est aussi à adopter et à développer pour le bon fonctionnement. Comme le dit Perrenoud : quel est « le degré de volontariat des participants » ? En y ayant participé, dans le passé, l’analyse de pratiques n’est pas un bavardage comme j’ai pu le ressentir à ce moment là, avec des temps d’écoute peu active de ma part. Comment éviter cela ? Il me semble dans mon souvenir que nous étions trop nombreux (15 dans ma mémoire). Je ne me souviens pas d’avoir été concerné ou impliqué par le cas exposé, d’où l’importance du choix du cas analysé. Le groupe est là pour faire évoluer les pratiques professionnelles d’un exposant et celles des membres du groupe en se questionnant. Il est vrai que je n’en avais pas pris conscience à l’époque. D’où l’importance de la phase introductive pour « embarquer » le plus de participants en précisant l’état d’esprit qu’on attend dans une analyse de pratiques, dans le fait d’écouter et d’accompagner une personne, en faisant don de son analyse, dans un climat de bienveillance.

 

            Toutes ces précisions sur le fonctionnement d’analyse de pratiques ont eu pour conséquences de modifier considérablement mes représentations sur le rôle du formateur.

 

            Tout d’abord, j’ai appris à adopter une position intérieure différente. Avant cette formation, je mettais rendu-compte que dans mon métier, face à différentes situations, j’avais une position de sauveteur (dans la théorie du schéma du triangle dramatique) vis-à-vis des membres du personnel. J’ai réalisé, par cette posture, que je ne faisais pas évoluer les situations de travail qui pouvait poser problème dans la marche de l’établissement. Bien au contraire ! Je souhaitais rendre service à ces personnes, car j’étais très préoccupé par leurs problèmes personnels. J’ai pris conscience que cette position n’est pas tenable pour devenir formateur et encore moins dans l’analyse de pratiques. Je ne suis pas là pour vivre les problèmes des formants, pour ensuite me positionner en sauveur en apportant des solutions et me mettre en avant. Dans l’analyse de pratiques, le formateur est là pour entendre les préoccupations des participants, accueillir leurs souffrances éventuelles sans se les approprier pour rester dans l’acte de formation.

 

             En rapport avec ces préoccupations, je dois savoir « ouvrir mes oreilles » et savoir également « sortir mes antennes », pour sentir l’ambiance parmi les participants. Etre vraiment à l’écoute demande d’être dans une position d’ouverture face aux autres. Accepter que les choses soient dites même si certaines peuvent me toucher. C’est savoir mettre mes propres préoccupations en suspens ou alors les avoir réglées avant. C’est prendre conscience de ce qui me touche et me pose problème avant même la formation. Je m’impose comme limite de renoncer à animer une formation sur un sujet qui pourrait me toucher. En effet, si je sens trop d’affects me submerger, cela pourrait remettre en cause le bon fonctionnement de la formation. Je dois être en lien avec moi-même et être au clair avec mes émotions et mes sentiments pour le bien des stagiaires.

 

            J’ai fait un autre apprentissage pendant cette formation sur la posture à avoir. Au début, il est nécessaire de rappeler ce qui réunit les personnes dans la formation. Quel est le problème qui les rassemble ? Quelles sont leurs préoccupations ? Au départ de la formation, les objectifs peuvent être confirmés par un tour de table des participants. Le formateur doit évaluer sa préparation, pour décider si elle est adéquate ou non aux objectifs prévus. Le formateur doit être capable de s’adapter aux circonstances. Il peut également recadrer en réaffirmant l’objet de la formation. Et même s’il accueille les préoccupations, le formateur doit savoir différer une question dans un autre lieu et dans un autre moment. Il peut aussi interpeler le commanditaire de la formation pour soulever le problème et décider de la suite. C’est donc être en éveil permanent pour savoir quelle suite donner au stage, en fonction des réactions de chacun en lien avec l’objectif de formation.

 

            Il en ressort un autre principe de formation : si les formants peuvent évoluer par l’acte de formation, en analysant leurs pratiques, il en est de même pour le formateur.  Je dois être capable de savoir faire évoluer mes pratiques et donc être vigilant au dispositif. Je dois être capable également de me regarder et observer ce que je fais au moment où je le fais pour adapter la conduite à tenir dans le stage. C’est accepter et être capable de faire évoluer mon travail, par rapport aux formants et leurs problèmes. C’est effectuer un travail réflexif sur le moment et après la formation pour évaluer le dispositif mis en place. Cette « pratique réflexive » se fait sur le long terme car c’est « une disposition forte et durable des professionnels » (Perrenoud).  

 

            L’analyse de pratiques a modifié le regard que je portais sur le formateur. J’ai démystifié ainsi son rôle. Dans cette pratique, je pars du principe que les participants ont l’expérience nécessaire pour formuler des hypothèses et émettre des solutions. Dans cette organisation de formation, le formateur n’a pas réponse à tout, même si il doit avoir un avis expert sur le sujet abordé. C’est le groupe qui fait avancer la formation. J’ai fait le deuil de la toute puissance du formateur sur son savoir illimité !

 

            De tous ces constats, je pose dorénavant un regard différent sur les autres et sur moi-même. Ainsi, je me dois de considérer les participants en tant qu’adultes avec leurs expériences, leurs représentations et leurs intelligences. C’est un respect à avoir vis-à-vis d’eux. Mon regard de formateur doit changer de celui d’enseignant, car je n’ai plus d’enfants en face de moi. Etre formateur c’est respecter les adultes en tant que tel.

 

            L’analyse de pratiques touche plusieurs domaines. C’est un croisement entre une prise de conscience de savoirs et de gestes professionnels pour aller vers une évolution de ces pratiques. Le travail du groupe doit rester aidant dans la formation sans devenir juge ou psychanalyste. Le formateur que je deviens doit en avoir conscience et utiliser cet outil avec beaucoup de précautions en ayant maintenant connaissance de certains enjeux et des risques éventuels.

Tag(s) : #Analyse de pratiques